Témoignage : Etre homosexuel à Jérusalem
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Témoignage : Etre homosexuel à Jérusalem

06 août 2015

Dimanche dernier, une jeune fille de 16 ans décède de blessures sanglantes. Alors qu'elle défilait lors de la Gay Pride à Jérusalem, berceau religieux par excellence, un juif ultra-orthodoxe l'a poignardé à plusieurs reprises. Elle n'était pas seule. Cinq autres personnes ont subi la violence de ce récidiviste appartenant à la branche la plus conservatrice du judaïsme, les haredim. L'homme aussitôt arrêté et inculpé venait de purger 10 années de prison pour l'exact même motif. Les politiques israëliens et palestiniens consternés se sont unis autour d'une même idée: la tolérance "zéro" vis à vis d'une quelconque attaque homophobe. Pourtant, ces violences se font plutôt rares dans les rues de Jérusalem. Ce cas isolé ne saurait faire généralité. Alors, s'il frappe, il faut que ce soit au bon endroit. Il ne transperce pas la Gay Pride au hasard. Cette manifestation dénuée de tout folklore revêt un caractère politique. Plus qu'une festivité urbaine, une revendication, l'étendard d'un éveil des consciences encore lent dans une société religieuse qui ne veut pas voir.

New-York, puis San Francisco. Dans les années 70, les premières Marches de la fierté tentent de se faire accepter par la société et les gouvernants. Ils existent. Ils sont là, sous votre fenêtre, dans votre rue, devant votre épicier. Les homosexuels marchent et entament un long processus pour acquérir les mêmes droits que les hétérosexuels. Depuis, dans ces villes comme dans la plupart des villes européennes, la Gay Pride est une fête de victoire, de soulagement. La Gay Pride n’est plus une revendication. Elle est une célébration. A Jérusalem ce jeudi 30 juillet, elle est encore malheureusement un geste politique fort et engagé. Rien à célébrer et des violences à pleurer.

« J’ai rarement vu un tel dispositif de sécurité » confie Thomas, 27 ans, auteur d'une enquête-terrain sur la relation entre homosexualité masculine et judaïsme en Israël en 2012. La Gay Pride se garde, se surveille. Elle se limite à une heure de marche calme. Pas de froufrous, de paillettes ou de chars. Rien d’extravagant. Une revendication pacifique et pacifiste des droits des homosexuels. Le trajet sécurisé se définit à l’avance. Le cortège ne traverse aucun quartier sensible ou religieux. Les participants se protègent de toute agression physique.

L’imaginaire et l’histoire ont fait leur travail de stigmatisation. La Gay Pride est mal vue par une partie de la population en Israël. Débandade, exhibition et péchés se sont introduits dans la pensée collective telle une illusion qui ne trouverait aucun point de rattachement à la réalité.

 Toutes les confessions se mélangent dans cette marche. « La majorité des participants appartient à des groupes religieux progressistes tels que les massortis, les réformés  ou le mouvement libéral qui représentent une minorité en Israël. Les dati leumim, les juifs orthodoxes, majoritaires dans le pays sont peu représentés à la Marche de la fierté même si le débat s’est libéré depuis quelques années. En revanche, pour les haredim, les orthodoxes radicaux il est inenvisageable d’y participer ou de vivre son homosexualité publiquement. ». Si certains haredim se glissent parfois dans la foule de la fierté, c’est grimés et camouflés. Personne ne doit les soupçonner d’être homosexuel.

Ils peuvent alors compter sur le travail des associations sur place comme Havruta ou l’Open house organisatrice de la Gay Pride à Jérusalem qui travaille pour limer les tensions entre l’homosexualité et les interdictions religieuses. Au rang des censeurs, la loi sociale demeure souvent la police la plus efficace.

 La loi religieuse se mêle à la loi sociale. « Les fêtes, les rites, les commandements religieux appelés mitzvot rythment la vie en Israël, Shabbat, les mariages, les fêtes etc… » . Rester dans le rang devient alors une question de survie. La pratique sexuelle entre deux hommes est qualifiée par le Livre d’ «abomination ». Elle peut amener parfois à l’exclusion totale de la communauté à l’échelle familiale ou religieuse. « Cette pression sociale peut s’exprimer par un chantage. Une exclusion revient à un isolement total des regroupements sociaux et familiaux. Alors chacun se débrouille à sa manière. Certains se cachent, d’autres l’avouent et ont la rare chance de ne pas être exclus. ». Parce que seul l’acte sexuel entre deux hommes est explicitement interdit dans la Torah, beaucoup ont cru ou croient toujours que l’amour entre deux hommes, et tout autre type de rapport intime en dehors de la sodomie, sont autorisés. Au fil du temps, les choses ont pourtant changé. De grandes autorités rabbiniques ont fini par condamner tout type de rapports intimes entre hommes. Pour se préserver de cet isolement, la plupart des homosexuels pratiquants ne se permettent qu’une intimité strictement recluse. Sentiments autorisés, contacts interdits.

La pudeur traditionnelle justifie ainsi que les hommes n’aillent pas courir les jupons. La séparation des sexes et l’absence de contact avec le sexe opposé avant le mariage leur offrent du répis, quelques années en plus pour cacher leur attirance pour les hommes.

Toutes les villes ne connaissent pas pour un tel frein à la tolérance. « Il y a deux Israël, celui de Tel Aviv et celui de Jérusalem. ». La moderne et séculière face à la religieuse et conservatrice. Un trait tiré grossièrement et un grincement entre la modernité et le conservatisme d’Israël. « Il y a trois ans, quand j’y résidais, on estimait qu’un quart de la population de Tel Aviv était homosexuel. C’est énorme ; d’ailleurs, elle doit faire partie des villes les plus gay friendly du monde. ». A Tel Aviv, les couples vivent leur amour en toute liberté. Des étrangers viennent même en vacances à Tel Aviv pour son ouverture d’esprit tandis qu’à Jérusalem deux bars gays se disputent les plus téméraires et progressistes.

Dans certaines villes comme Jérusalem, les homosexuels religieux encore dans le placard se tournent vers l’alternative virtuelle. Les sites de rencontres constituent le seul tunnel empruntable pour vivre son homosexualité. Certains codes très particuliers y règnent. Selon le degré d’acceptation d’eux même, de leur sexualité, les internautes mettent plus ou moins d’éléments sur leur personne. Photo, prénom, nom, métier, des éléments qui parfois ne sont même pas mentionnés. « Parfois quand j’allais à un rendez-vous j’avais l’impression que je rejoignais un agent secret. Les lieux choisis se trouvaient en dehors de la ville pour écarter tout risque d’être aperçu. ». Loin de se formaliser, les internautes ont un accord tacite, une compréhension entre les utilisateurs des sites de rencontres. «La plupart sont très isolés car ils ne peuvent vivre leur sexualité au grand jour. Généralement, les autres utilisateurs de ces sites ont conscience de cet isolement. ».

Les homosexuels pratiquants se rassurent en faisant une distinction entre les textes et la volonté de Dieu., entre la religion technique et la religion spirituelle. Pour eux, le seul échappatoire à la culpabilité est le fait de croire que Dieu les a fait comme ils sont et qu’il leur pardonnera. Pour d’autres, accepter le châtiment de Dieu fait partie de leur destin. D’autres encore engagent un processus thérapeutique pour se « soigner Chacun doit composer avec sa propre conscience et son implication personnelle et sociale dans la religion.

 

Et, pendant ce temps-là, les lesbiennes religieuses vivent dans une discrétion étonnante. Plus cachée encore que les hommes, elles font comme si elles n’existaient pas. On ne sait pas qui elles sont, elles ne veulent pas attirer l’attention. « Les textes ne parlent à aucun moment des rapports sexuels entre deux femmes. S’il n’y a pas d’interdiction dans le texte, les autorités rabbiniques pourraient limiter leur liberté alors elles se font très discrètes. Il m’a été impossible d’en interviewer une seule après des semaines de recherches. ». L’un des rares moments où elles se montrent au reste du monde, c’est lors de la Gay Pride…

 

Témoignage de Thomas Sila, 27 ans, Diplômé du Master Etudes européennes et Relations internationales de l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne, auteur d'une enquête-terrain sur la relation entre homosexualité masculine et judaïsme en Israël, réalisée dans le cadre du CRFJ (Centre de recherche français à Jérusalem) que vous pouvez consulter en intégralité à cette adresse.

Par Clemence Forsans | En savoir plus : religions |
  dernière mise à jour : 06 août 2015

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